Quand l’État devient un justicier illégitime – Le Devoir

Quand l’État devient un justicier illégitime – Le Devoir

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Photo: Graham Hughes La Presse canadienne 

«[Ce] refus d’obéir à ce que ces gens perçoivent comme un « État justicier » n’est pas seulement associé au port du masque obligatoire ou à la distanciation sociale. Il s’agit des signes apparents d’un malaise beaucoup plus profond qui menace la communauté de destin qui unit les Québécoises et les Québécois», estime l’auteur.

Jean-François Caron

Professeur de science politique, auteur du livre «Pandémie. Une esquisse politique et philosophique du monde d’après», aux Presses de l’Université Laval

Imaginons la situation suivante. Vous habitez dans un quartier dont la quiétude est perturbée par un groupe d’individus qui fait du bruit excessif en soirée, ce qui vous empêche de dormir paisiblement. Exaspéré par cette situation, vous décidez de prendre les choses en main. Vous prenez alors une arme et décidez de procéder à l’arrestation des individus responsables de la situation avant de les enchaîner dans votre sous-sol afin de leur donner une leçon (évidemment, vous les nourrissez convenablement).

Après quelques semaines, vous vous rendez compte que vos actions ont porté leurs fruits et que le quartier est désormais paisible. Vous décidez alors de rendre visite à vos voisins pour leur faire remarquer la situation et, après qu’ils ont explicitement reconnu votre constat, vous leur dites que vous en êtes responsable et qu’en conséquence, ils vous doivent une contribution financière pour vos efforts : contribution qui, si elle n’est pas versée, leur vaudra un séjour dans votre sous-sol.

Il y a fort à parier que cette requête sera perçue par vos voisins comme étant inappropriée et que vos actions seront alors jugées (avec raison) comme relevant du kidnapping, de la séquestration et de l’extorsion. Il y a fort à parier que personne ne vous obéira.

Toutefois, lorsqu’on y pense, vos actions n’ont en apparence rien d’extraordinaire en soi, dans la mesure où elles correspondent dans une très large mesure à ce que font les gouvernements. En effet, ces actions ressemblent en tous points à l’obligation qu’ont les gouvernements de faire respecter la loi et l’ordre et de procéder à l’arrestation des individus qui portent atteinte aux droits d’autrui, tandis qu’exiger un paiement pour les services rendus à la communauté est pour sa part similaire à l’obligation imposée par l’État à tous ses citoyens de payer leurs taxes et impôts sous peine d’en subir les conséquences en cas de refus.

Mais voilà, si ces actions de la part de l’État sont acceptables et nécessaires afin de garantir le respect du contrat social, la paix, l’ordre et le bon gouvernement, les actions de milicien (ou de vigilante, pour reprendre l’expression anglaise) sont pour leur part éminemment condamnables.

À la lumière de la situation actuelle, cette métaphore est particulièrement utile et révélatrice de l’attitude qu’ont certains individus à l’égard des directives émises par le gouvernement du Québec afin de casser la deuxième vague de COVID-19. Pour ces derniers, les décisions prises par l’État sont à l’image de celles du justicier autoproclamé de notre histoire. À l’instar du voisin confronté à ce dernier, les individus qui s’opposent aux directives de l’État estiment que le gouvernement abuse de son pouvoir, qu’il est illégitime et impose à autrui des règles et punitions arbitraires. Pareille réaction est également perceptible ailleurs dans le monde, plus particulièrement en Italie qui a connu au cours des derniers jours des mouvements de violence dans plusieurs de ses villes de la part d’individus qui s’opposent aux mesures sanitaires imposées par l’État. Cette attitude, c’est le moins qu’on puisse dire, est préoccupante puisqu’un justicier ne saurait se comparer à un gouvernement dûment élu.

De manière fondamentale, ces milliers d’individus qui remettent ainsi ouvertement en question ces décisions et qui en appellent à la désobéissance civile n’acceptent plus la légitimité de l’État et remettent en cause son autorité : principe qui exige, d’une part, la reconnaissance que le gouvernement est en droit d’imposer des règles jugées essentielles au vivre-ensemble et, d’autre part, l’obligation des citoyens de les respecter. Lorsque ces prémisses sont remises en cause par les citoyens, l’État n’existe plus et les fondements de la vie commune se trouvent menacés. Il n’y a à cet égard rien d’étonnant à ce que de plus en plus de représentants de l’État sont aujourd’hui victimes d’insultes et de menaces contre leur personne.

Pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là ? Voilà une question qui devrait nous hanter collectivement. Parce que ce refus d’obéir à ce que ces gens perçoivent comme un « État justicier » n’est pas seulement associé au port du masque obligatoire ou à la distanciation sociale. Il s’agit des signes apparents d’un malaise beaucoup plus profond qui menace la communauté de destin qui unit les Québécoises et les Québécois. Un examen s’impose afin de trouver les racines de ce mal qui peut s’avérer aussi dangereux que le virus lui-même. Il est à espérer que le gouvernement prendra la peine d’étudier les facteurs qui expliquent cette attitude lorsque la poussière sera retombée.