Les victimes dans les CHSLD ne sont pas toutes mortes «dans la dignité» – Le Devoir

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Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir La Protectrice du citoyen note que des «ruptures de soins de base» ont eu lieu dans certains CHSLD.

Marie-Michèle Sioui à Québec

10-12-2020

Les aînés qui sont morts en CHSLD lors de la première vague de la COVID-19 ne sont pas tous partis « dans la dignité », a constaté la protectrice du citoyen, Marie Rinfret, en enquêtant sur la gestion gouvernementale de la pandémie.

« Il y a des endroits où on a constaté que des personnes étaient décédées seules », a-t-elle dit jeudi, lors de la présentation du rapport d’étape de son enquête « indépendante et impartiale », qui se poursuit jusqu’à l’automne.

Dans le document qu’elle a présenté, elle note que des « ruptures de soins de base » ont eu lieu dans certains CHSLD. « Des personnes sont demeurées alitées en jaquettes d’hôpital, pendant plusieurs jours, parfois pendant plusieurs semaines », y est-il écrit.

D’autres résidents n’ont obtenu « que des soins d’hygiène très partiels et ont subi des retards dans le changement des culottes d’incontinence ». D’autres encore « n’ont alors pas eu l’assistance nécessaire pour bien s’alimenter et s’hydrater ».

Plus de la moitié (53 %) des travailleurs de la santé avec qui la protectrice s’est entretenue « ont souligné des lacunes dans les soins de base et de soutien », constate-t-elle. Au Québec, 69 % des personnes décédées de la COVID-19 lors de la première vague étaient des résidents de CHSLD.

Dans son rapport, Mme Rinfret montre du doigt la vision hospitalocentriste du milieu de la santé. Elle déplore aussi que le gouvernement n’ait pas porté davantage attention lorsque son organisation, et d’autres, ont « levé le drapeau » à propos du manque criant de personnel, entre autres.

« Est-ce que c’est un manque de compétence, de connaissance ? Un manque de communication entre […] le Ministère et le réseau ? On le saura davantage au moment du [dépôt du] rapport » final, à l’automne, a-t-elle affirmé.

Décalage entre le réseau de la santé et le milieu politique

Son rapport d’étape illustre par ailleurs le décalage entre le discours public et la réalité vécue par les acteurs du milieu de la santé.

La moitié (48 %) des travailleurs de la santé qui ont témoigné devant Mme Rinfret au sujet de la crise de la COVID-19 dans les CHSLD ont affirmé avoir manqué d’équipement de protection lors de la première vague.

Le manque d’équipement — masques, visières, blouses — « a été un facteur important d’insécurité générale et, de surcroît, une cause de propagation du virus » dans les CHSLD au début de la première vague, écrit Mme Rinfret.

Les témoignages, qu’elle a recueillis de la part de travailleurs de la santé (822 répondants), de proches aidants (498 répondants) et de personnes hébergées en CHSLD (35 répondants) contrastent avec les propos du premier ministre François Legault. Le chef du gouvernement a certes reconnu que les inventaires étaient « serrés », mais il a toujours maintenu que le Québec n’avait « pas manqué de matériel ».

« Sur le terrain, écrit Mme Rinfret, le doute se répandait : les autorités responsables étaient-elles transparentes quant à la disponibilité effective des équipements de protection ? » En s’appuyant sur les témoignages et mémoires qu’elle a reçus, elle ajoute qu’« une période de désorganisation a suivi, durant laquelle on a assisté à une pénurie majeure de personnel et à des ruptures dans la continuité des soins ».

Elle note au passage que les directives pour les CHSLD « n’ont été transmises que le 13 mars, alors même que l’état d’urgence sanitaire était déclaré au Québec ». Le personnel de soins, qui « a vécu beaucoup de désarroi et beaucoup de détresse », « était souvent mis au courant des décisions de la Direction générale de la santé publique et du gouvernement d’abord lors des points de presse du premier ministre », et ce, au plus fort de la pandémie.

 

Toujours pas de « patron » sur place

Pour cela, la protectrice du citoyen insiste sur l’importance de « poursuivre la mise en place » d’un gestionnaire responsable dans chaque CHSLD du Québec. Depuis septembre, le premier ministre et le ministre de la Santé, François Legault et Christian Dubé, affirment que chaque CHSLD a désormais son propre « patron ». Or c’est faux, réplique Mme Rinfret.

« En date d’aujourd’hui, il y a toujours des établissements où il n’y a pas de gestionnaire nommé officiellement », a-t-elle statué.

La protectrice du citoyen a aussi noté que les CHSLD ont peiné à contenir les éclosions. « Lorsque les transferts [à partir des hôpitaux] ont eu lieu, on n’a pas testé les personnes », a-t-elle constaté. À son avis, Québec « n’a pas apprécié justement l’impact » de ces transferts. Ils ont « affecté à la baisse [la] capacité [des CHSLD] de contenir les éclosions. Ils ont, par exemple, manqué de chambres libres pour isoler les cas positifs », a-t-elle écrit.

En avril, le premier ministre soutenait pourtant que ces transferts n’avaient pas été nuisibles. « Il n’y a personne qui a subi les conséquences négatives de ces transferts », avait-il affirmé.

Le Protecteur du citoyen a entrepris le 26 mai une enquête « indépendante et impartiale » sur le déroulement et la gestion par le gouvernement de la crise de la COVID-19 dans les CHSLD. Ses travaux se poursuivront jusqu’à l’automne 2021. Son enquête se concentre sur les CHSLD publics et privés et sur la première vague de la pandémie, de mars à juin 2020. Au total, 1355 personnes ont répondu à son appel à témoignages et 16 groupes ont remis des mémoires.

3 MILLIARDS POUR LES ÉQUIPEMENT DE PROTECTION

Québec a investi environ trois milliards de dollars pour l’achat d’équipement de protection individuelle (EPI) depuis le début de la pandémie. Les 669 contrats de gré à gré — octroyés dans le cadre de l’urgence sanitaire — ont été publiés dans le système électronique d’appel d’offres du gouvernement du Québec jeudi, a annoncé le cabinet du ministre de la Santé et des Services sociaux. Les produits de protection individuelle sont devenus un enjeu majeur dès le début de la pandémie. Le 25 février, un courriel interne du MSSS — obtenu grâce à la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics — détaille les « mesures temporaires en matière d’allocation et de gestion » des produits d’EPI mises en oeuvre par les établissements de santé. Parmi celles-ci, « placer sous surveillance les masques chirurgicaux » et « mettre sous garde les masques N95 ». En point de presse jeudi, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a réitéré que des produits d’EPI étaient disponibles dans le réseau lors de la première vague. Mais étaient-ils « au bon endroit au bon moment » ? a-t-il demandé. Chose certaine, a-t-il ajouté, « nous ne manquons d’aucun équipement actuellement ».